Pour des programmes d’histoire riches, ouverts, questionnants, formateurs

mercredi 5 octobre 2022

Blois, octobre 2022,

Monsieur le Ministre de l’Éducation Nationale,

Notre société est culturellement et socialement, fracturée. Le rejet de l’autre est au centre de nombre de discours politiques. Notre société s’éloigne de ses valeurs fondatrices issues des Lumières, qui sont au fondement de notre pensée moderne : liberté, égalité, fraternité, solidarité, respect de l’altérité, tolérance, recherche de la vérité… L’abstentionnisme aux élections touche massivement les jeunes électeurs. Notre société s’éloigne ainsi d’une démocratie vivante. La référence à la République est devenue un « élément de langage » vidé de son sens.

Nous, professeur·es d’histoire et géographie passionné·es par notre discipline, pensons que l’enseignement de l’histoire qui s’adresse à tous les jeunes, porte d’importantes responsabilités dans cet état de fait. Qui, mieux que vous qui êtes historien, peut comprendre nos inquiétudes ? l’élaboration des programmes d’histoire est trop souvent soumise à des objectifs politiques au détriment des considérations pédagogiques et scientifiques.

  • Ils saturent le temps d’enseignement d’apprentissages de faits, axés sur la chronologie et l’histoire politique. Ils favorisent une vulgate se répétant de l’école primaire à la terminale ; imposant, par leur lourdeur, le cours magistral et empêchant tout aller-retour entre le monde d’aujourd’hui et les sociétés du passé.
  • Ils se contentent d’exiger des élèves la mémorisation de faits historiques sans jamais les questionner, sans laisser le temps à la réflexion, au débat, à la confrontation des sources, des récits, des témoignages, des interprétations.
  • Ils sont centrés sur la France et l’Europe, abordant les autres sociétés au moment où elles sont dominées ou détruites par les Européens.
  • Ils effacent des pans entiers de l’histoire : l’histoire des personnes dominées, des femmes, l’histoire culturelle, des sociétés et des mouvements sociaux…
  • Ils n’expliquent jamais l’immense diversité et complexité des sociétés humaines…

Pourquoi encore aujourd’hui, la vision de l’histoire par les élèves, est-elle seulement celle des dates et des évènements à apprendre par cœur ?

A quoi peut servir l’enseignement de l’histoire pour les élèves, si ce n’est à comprendre la société et le monde dans lesquels ils vivent, à s’y reconnaître, à en être et en devenir des actrices et acteurs éclairé·es ?

Que faut-il pour cela ?

  • Comprendre le social comme un élément majeur du politique.
    En travaillant sur ce qui fait société pour que les élèves issus de différents horizons se sentent pleinement investis de responsabilité et d’engagements dans la société.
    En permettant la compréhension des enjeux d’aujourd’hui par le travail sur leurs sources : le féminisme, les luttes pour l’égalité, contre le racisme, l’exploitation des ressources qui a peu à peu créé l’anthropocène et qui menace aujourd’hui la planète…
    Tisser les liens des histoires multiples qui ont créé notre société multiculturelle tant dans la confrontation que dans les rapprochements.
  • Comprendre le monde : une histoire ouverte.
    En sortant du roman national ou du roman européen pour une histoire nationale élargie au monde dans des relations de diverses natures : domination, échanges, syncrétismes, métissages, oppositions, conflits, internationalisme… ; une histoire mondiale de la France et des autres lieux du monde.
  • Construire l’altérité.
    En travaillant le regard sur l’autre, la compréhension de l’autre et des autres dans leurs spécificités ; une histoire des regards croisés des sociétés entre elles. En s’ouvrant aux sociétés et cultures du monde, pour elles-mêmes, et non au seul moment de leur assujettissement et de leur dépérissement. Une histoire attentive aux discours et pratiques des minorités, des personnes dominées, des personnes exploitées.
  • Se construire comme un acteur de l’histoire.
    Une histoire qui permette aux jeunes de se construire en actrices et acteurs de leur vie, de la société, de l’histoire en train de se faire. Pour cela, il faut une connaissance réfléchie de l’histoire : une histoire des possibles, qui montre que l’histoire est faite de choix dans des situations et des contextes définis, par des personnes, des groupes, dans des rapports de forces. Il n’y a pas de fatalité en histoire ; il faut du temps pour que les élèves prennent conscience que l’histoire est une construction jamais achevée.
    Une histoire qui replace le présent vécu dans le cours de l’histoire, comme une enquête questionnée à partir du présent.
    Une histoire qui permette aux jeunes de se situer dans le temps comme individus.

Veuillez croire Monsieur le Ministre, en notre attachement au Service Public d’Éducation Nationale,


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